Très subjective, cette notion de film culte.En effet, un
peu à l'image des religions, le culte de l'un n'est pas forcément
celui de l'autre : de Titanic à Virus Cannibale en passant par Le
père noêl est une ordure, Les frasques en odorama de John Waters ou
les caleçonnades de Max Pecas, le terme, aujourd'hui galvaudé,
réunit des titres en provenance de toutes les planètes
artistiques.
Analyse d'un
phénomene

Orange mécanique (1971)
Le Père
Noël est une ordure, c'est quoi au juste ? Un classique de la farce
teigneuse, la réussite éclatante et insolente de la troupe du
Spiendid au cinéma, un usager fréquent du tube cathodique... Oui,
mais encore ? Des répliques style "les doubitchous roulés sous les
aisselles"... Pas de doute. Le Père Noël est une ordure est bien un
film culte, chéri pour ses dialogues cinglants au même titre que
ceux de Michel Audiard pour les Tontons flin-gueurs. Un film adulé
pour son jubilatoire mauvais goût, pour sa désopilante cruauté, son
comique qui tape sur les petites gens et son acharnement à
dynamiter tabou sur tabou. Mais en l'absence de toute appellation
contrôlée, pour un film foncièrement culte, combien aujourd'hui
s'attribuent avec snobisme ce titre, convaincus que ce statut leur
confère un magnétisme unique ? Pas à tort, d'ailleurs, car le
ciné-culte implique une cote d'amour très forte, nettement
au-dessus de la moyenne. Il implique également de
l'anticonformisme, du politiquement incorrect, un cocktail de
genres qui ne vont pas forcément bien ensemble, des excès... Bref,
le ciné-culte ne porte pas d'œillères. Frondeur, insolent, il
ose prendre des risques, aller là où les autres ne pointent pas le
bout du museau. Il ne redoute ni le ridicule ni les foudres de la
majorité morale et ne connaît aucune limite. Pas plus que ses
spectateurs, d'ailleurs, toujours prompts à le revoir, à le
redécouvrir dans des versions intégrales, non censurées ou bénites
par leur réalisateur. Quand on aime, on ne compte pas. Ce n'est pas
les aficionados qui ont dévoré Titanic à dix, vingt ou trente
reprises qui diront le contraire.

La Horde Sauvage (1969)
Des films
cultes, il y en a de toutes les tailles. De l'infiniment petit à
l'infiniment grand. D'un côté CarefuI, surréaliste drame montagnard
tourné dans un entrepôt désaffecté de Winnipeg par le Canadien Guy
Maddin. Budget : un demi-million de francs. Box-office France :
quatre mille malheureux péquins. Sur l'autre versant plastronne
Titanic. Budget : un milliard de francs. Box-office en cours à
l'échelle de la planète : dix milliards. Alors qu'est-ce qui lie
deux films aussi dissemblables que CarefuL et Titanic
?
L'Empire contre attaque
(1980)

Tout
simplement l'attachement du public, l'affection. L'attachement au
bizarre et au décalé dans le premier cas, et, dans le second, la
passion et la nostalgie des grandes fresques romanesques à la
Autant en emporte le vent. Le ciné-culte, c'est ça : un film qui
s'adresse intimement à un spectateur, qui lui murmure à l'oreille
qu'il n'a été tourné rien que pour lui. Communion d'esprit, de
délire et de fantasme. Au point que le spectateur s'approprie
l'objet de sa flamme, dont l'adoration ne s'effectue qu'entre
connaisseurs. Voire entre convertis.

Titanic (1998)
Fort de
cette intimité "sur mesure" habilement emballée, Luc Besson
parvient ainsi à hypnotiser toute une génération en la baignant
dans le liquide amniotique du Grand bleu. Naturel également que
tous les motards tendance hippies s'identifient aux échappements
libres de Fonda, Hopper et Nicholson dans Easy rider, ou que les
amateurs de gros nénés se retrouvent dans les fantasmes mammaires
de Russ Meyer, calife du bonnet D dégraissé de tout silicone via
Supervixens, Megavixens et Ultravixens. Normal aussi que les gays
vouent un ferme attachement au Querelle de Fassbinder, aux dérives
obsessionnelles de Bruce LaBruce (No skin offmy ass) ou aux provos
mi-trash mi-satiriques de Gregg Araki {The doom
génération).

Les films cultes
ne présentent aucun profil économique particulier. Que leurs
auteurs se nomment James Cameron, Guy Maddin ou Russ Meyer n'a
strictement aucune importance... Aucune importance, vraiment ? Sauf
si le marketing s'en mêle, détournant le culte pour le dévoyer en
entreprise commerciale, histoire d'écouler sur le marché des cargos
de produits dérivés. Les objets du culte de «Star Trek», Star Wars
et autres icônes de la science-fiction se constituent trop souvent
de verroterie et de babioles. Les marchands du temple dressent leur
échoppe sur les parvis des succès à forte longévité. James Bond
& cie...

Les films
cultes grouillent sur tous les fronts. Que ce soit sur les cimes ou
dans les abîmes du box-office, ou encore dans les revues
confidentielles à usage des fans de tel ou tel genre. Les films
cultes prolifèrent même dans les encyclopédies du cinéma. La nuit
du chasseur. Orange mécanique.
Délivrance, Vol au-dessus d'un nid de coucou. Les diables, Seven,
Taxi driver, Pandora, La horde sauvage, Brazil... De sensibilités
très différentes, ces classiques cultivent soit le même grain de
folie, soit l'individualisme forcené de leurs auteurs, soit la
volonté d'aller jusqu'au bout de leurs intentions sans tenir compte
des contingences commerciales. Car on ne ficelle pas un film culte
vrai de vrai en courbant servilement l'échiné aux commandements du
"ratisser large", en donnant pleinement satisfaction aux ligues de
vertu. Au bûcher l'autocensure lorsque Stanley Kubrick réalise
Orange mécanique ! Le cinéaste fonce, remue les estomacs et taraude
les méninges. Du radical doublé de questions délicates sur
l'aliénation et la violence.
Certains ne supportent pas, d'autres en redemandent. C'est le lot
de tout authentique film culte : ne laisser personne indifférent,
susciter des réactions, provoquer des positionnements parfois très
tranchés. N'est-ce pas le cas d'un classique aussi contesté que
Salo ou Les 120 journées de Sodome ? Vénéneux chef-d'œuvre
pour les uns, ignominie passible de l'excommunication pour les
autres...

Le pere noêl est une ordure
(1982)

Salo ou les 120 jours de
Sodome (1975)
A la sélection de
ses adeptes au portillon, David Lynch sait également y faire.
Eraserhead, Blue velvet, Twin Peaks, Lost highway... Rien que des
films ou séries qui titillent les terminaisons nerveuses des
non-convertis en codant des récits déjà brumeux à la base, en
explosant les balises de la narration traditionnelle. David Lynch
ne cause pas à tout le monde, seulement à ceux qui apprécient de se
laisser dériver dans les limbes de l'inconscient. Derrière un autel
comme derrière une caméra, l'âme est la denrée essentielle du
culte. L'âme damnée dans certains cas. La plus digne du label
"culte".

Blue Velvet (1987)
Mais il n'y
a pas que les ténors du 7' Art qui possèdent l'âme nécessaire à la
réalisation d'un véritable film culte. Les obscurs,
lestâcherons, les mauvais en sont
également les légataires. Généralement, ceux-ci ne doutent pas un
seul instant de leur supposé génie, et c'est de ce décalage que
naît le culte. Le pire devient alors le meilleur sur une échelle
des valeurs spectaculairement revue à la
baisse
!
Plan 9 from outer
space(1959)
Pionnier
dans le domaine de la vénérable nullité : Ed Wood, qui, dans les
années 50, cherche à entrer dans l'Histoire du cinéma par la grande
porte. Il y rentrera, certes, mais par une porte dérobée grâce au
mythique "Plan 9 from Outer Space", dont Tim Burton et Johnny Depp
évoquèrent les grands moments dans un film dédié à sa mémoire. Des
enjoliveurs en guise de soucoupes volantes, un attirail
scientifique réduit à un antique poste à galène... Plan 9 from
Outer Space obtient ainsi son diplôme de film culte avec mention à
force de comique involontaire, de dialogues ampoulés, de trucages
nazes et d'amateurisme tous azimuts.

Sissi
Mais Ed Wood ne
s'impose pas comme le seul réalisateur anobli par une absence
totale de talent. Lui emboîtent le pas Max Pécas et ses comédies
franchouillardes tonnant les mérites du monokini à Saint-Tropez,
l'espagnol Jésus Franco et ses cent cinquante nanars ou quelque
obscur tâcheron italien donnant dans le gore vomitif et d'autres
préoccupés à gaver une poignée d'adhérents à leurs fantasmes. Nul
n'étant prophète en son pays, le français Jean Rollin exporte
formidablement bien des œuvrettes salaces mettant souvent en
scène d'éthérées succubes nues. Le public français le méprise
tandis qu'Anglais, Allemands et Américains lui vouent un culte
particulièrement fervent en dépit d'une réalisation proche de
l'amateurisme et de la consternante interprétation de comédiens de
patronage...

Ré - Animator(1985)

2000 Maniacs (1964)
Par
essence, le ciné-culte se pratique dans des chapelles, lors de
séances de minuit et entre connaisseurs. S'il y a bien un genre qui
les réunit avec une ferveur sans nulle autre pareille, c'est bien
le gore, section tripailles et hémoglobine du cinéma fantastique.
Mal vus, les amateurs de gore peuvent, entre eux, exprimer
bruyamment leur bonheur d'assister à un festin anthropophage ou à
des opérations chirurgicales sans autre anesthésie qu'un coup de
burin sur le crâne... Viscères achetées à l'abattoir du coin,
ketchup et latex composent l'arsenal de ce culte d'un goût
très particulier, volontiers rigolard. Ici, on se moque de savoir
si le film projeté réponde aux critères de la qualité, pourvu que
ça pisse le sang et qu'on y prenne son pied. En la matière, des
fleurons comme Braindead, Ré-aNimator, 2000 MaNIACs, Zombie,
L'au-delà et Anthrophagous (avec l'homme qui se mange
lui-même !) ne lésinent pas. Effets spéciaux gerbeux et imagination
toujours effervescente garantis lorsqu'il s'agit de trouver un
nouveau moyen d'éradiquer son prochain ! Et lorsque le réalisateur
pète les plombs, c'est mieux encore, voire deux fois plus culte.
Lorsque, par exemple, dans Virus cannibalt, un mercenaire
hirsute saisit un chapeau-claque, une canne et s'en va chanter
«Singing in the Rain» au milieu des zombies
cannibales.

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Lorsque,
dans Les rats de Manhattan, un survivant, les yeux par
l'angoisse exorbités, murmure : "Derrière cette porte, il y a des
milliers de rats." et qu'on n'y voit en vérité que quelques
malheureux rongeurs dont deux s'occupent à se faire des mamours. Du
culte pur sucre distillé, dans les deux cas, par Vincent Dawn,
alias Bruno Mattei, l'un des califes de la série Z italienne. Un
réalisateur culte parce qu'il ose tout. Comme les cons
!

The Rocky Horror picture Show
(1975)
Des films
cultes, il en existe dans tous les genres, de tous les
tempéraments. Des pudiques, des impudiques. Des réalistes, des
surréalistes. Des cartésiens, des délirants. Des comiques, des
sérieux. Des illustres, des obscurs. Des nantis, des
fauchés... Un ciné-culte déclinable à l'infini qui, en gagnant des
parts de terrain depuis son apparition en 1975 avec The Rocky
Horror Picture Show, s'est considérablement vulgarisé.
Galvaudé, le terme "ciné-culte" intègre aujourd'hui autant une
chose incongrue et crypto-ésotérique à destination de quelques
allumés, forcément prohibée sur TFI, que Sissi
impératrice, altesse régulière des grilles de programmes
de la chaîne. Un sacré paradoxe, nuisible au ciné-culte dont
l'image finit par se ternir à force d'usage intempestif,
d'élargissement aux domaines des séries, de la BD... Car à la base,
un authentique film culte ne doit surtout pas postuler au
prime-time et ne doit ni être dans l'air du temps ni
particulièrement bien léché. Trop de culte tue donc le culte.
Surtout que tout un chacun peut gratifier du titre de film culte le
mélodrame ringard dont il conserve depuis trente ans le souvenir
ému. Genre Le chanteur de Mexico, avec Luis Mariano, ou
certain film de l'hispanique Joselito, "l'enfant à la voix d'or".
Culte, dans le dernier cas, pour l'Office Catholique du Cinéma et
la censure des valets du Général Franco, soucieux d'anesthésier le
bon peuple par des intraveineuses de sirupeuses bluettes ! Victime
de sa popularité depuis le début des années 90, le ciné-culte
aurait tout à gagner à créer une appelation contrôlée, des
millésimes. Car, en œnologie comme en cinéma, il ne s'agirait
tout de même pas de faire passer une Immonde piquette pour un grand
cru, une heure trente de dérapage contrôlé sur cellu-loïde pour une
sainte relique. Non mais ! Le culte est aux films
pervers, maudits, qui fédèrent quelques allumés aux séances de
minuit, ceux-là même qui échangent discrètement des cassettes vidéo
aux titres fleurant bon vices et travers. Comme celles de la
douteuse trilogie Usa, blonde dominatrice sévèrement
bustée qui exerce tour à tour ses talents de tortionnaire
dans un camp de p concentration, un goulag et un harem. Celles
aussi de Terror of Tiny Town, western exclusivement
-interprété par des nains, ou de Yellow submarine,
odyssée psychédélique des Beatles en dessin animé. Vous avez dit
bizarre ? Comme c'est vraiment
bizarre
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